Histoires et récits

Danger d’internet – « Comme un poisson dans un filet »

« Je suis désolé », dit-il en montrant du doigt l’ordinateur portable posé sur ses genoux. « Mais je me connais bien. Je ne pourrai pas renoncer à tout cela. »

« Il se passe quelque chose. J’en suis sûre », soupira Méira. Elle chercha les mots qui exprimeraient avec justesse ce qu’elle ressent. « Kobi a changé. Il se passe quelque chose ces derniers temps », dit-elle. Elle avait du mal à accepter la réalité.

« C’est bizarre », répondit David en plongeant son petit doigt dans son thé pour s’assurer qu’il n’était pas trop chaud. « Il va à la Yechiva tous les matins, et n’en revient qu’à la nuit tombée. J’ai parlé à sa ‘Havrouta, il m’a assuré qu’il venait tous les jours. »

« Il étudie ? », demanda Méira. « Il étudie vraiment ? »

« Je ne lui ai pas posé trop de questions. Il m’a juste affirmé qu’il venait tous les jours. »

« Je ne sais pas trop », dit Méira en avalant difficilement sa salive. « Kobi a changé. Je le sens. Il y a tout juste un mois, lorsqu’il revenait de la Yechiva, il s’asseyait près de nous et nous racontait sa journée », dit-elle avant de marquer une pause afin d’essayer de retenir ses larmes. « Bon, c’est peut-être dû à l’adolescence. »

« C’est fort possible », repondit David qui voulait rester optimiste. « C’est peut-être en rapport avec l’adolescence », répéta-t-il en avalant prudemment une gorgée de thé. « Il s’enferme dans sa chambre. Il est de mauvaise humeur. C’est forcément lié à l’âge. A la période. »

* * *

Une semaine plus tard, ils reçurent un appel de Rabbi Yehouda, qui les informa d’une baisse dans le Limoud de Kobi.

« Rav, vient-il tous les jours à la Yechiva ? », demanda David. L’anxiété faisait trembler sa voix.

« Oui, il vient et il étudie ». Le Roch Yechiva lui-même semblait avoir du mal à comprendre ce qui se passait. « Mais vous savez, je connais suffisamment bien mes élèves pour vous dire que quelque chose ne va pas en ce moment chez Kobi. Il faudrait essayer de comprendre ce qui se passe. »

« J’ai essayé de lui parler », répliqua David. « Mais il ne cesse de répéter que tout va bien. Il ne me regarde même pas. »

« Je suis désolé David », répondit le Rav. « Pour le moment, je suis incapable d’expliquer ce phénomène. »

David raccrocha. Son visage était sombre. Il n’était pas aveugle. Son entourage non plus. Il se passait quelque chose avec Kobi. Cet enfant qui avait consacré sa vie à la Torah.

* * *

La soif. C’est ce qui contraint David à quitter son lit douillet et à se traîner jusqu’à la cuisine. Il était 2h30 du matin. Une pluie légère nettoiyait les rues. Il se dirigea vers le couloir en faisant attention à ne pas faire de bruit. Seuls ses pas brisaient le silence.

-« Chéhakol Nyha Bidvaro ». Il ferma les yeux et pensa à la réussite de Kobi. « Qu’Hachem lui ouvre les yeux et lui montre le chemin. »

Lentement, il se dirigea vers la chambre. Mais quelque chose l’incita à s’arrêter.

Une faible lumière s’échappait de la chambre de Kobi. Il hésita à entrer, mais le souvenir de l’incendie qui s’était produit dans le bâtiment d’en face le poussa à pénétrer dans la pièce. Juste pour éteindre la lumière. Il ouvrit la porte lentement et silencieusement.

Boom! Quelque chose en lui sembla exploser. Il posa son regard sur son fils. Son cœur se serra.

Kobi était assis sur le lit. Il semblait concentré sur les personnages qui apparaissent sur l’écran.

David était comme paralysé. Incapable de bouger. Une terrible douleur se propagea dans tout son corps. Ses rêves défilaient devant lui, se brisant les uns après les autres.

«Papa,» Kobi ferma l’ordinateur, surpris.

« Kobi, » les sourcils de David se froncèrent. « Pourquoi? ».

Un silence douloureux s’installe entre eux.

« Je sais que je ne pourrai pas me défiler », se dit Kobi. Il ne vit aucune raison de déguiser la vérité. « Je suis désolé », dit-il en montrant du doigt l’ordinateur portable posé sur ses genoux. « Mais je me connais bien. Je ne pourrai pas renoncer à tout cela. »

« C’est l’ordinateur de travail de maman. » David se mordit la lèvre, stupéfait. « Cet ordinateur n’a pas accès à Internet. »

« En fait si, » avoua Kobi qui a bien l’intention de dire la vérité. « On peut capter internet grâce à la Wi-fi. »

David se tut. Les mots ne parvenaient pas à sortir de sa bouche.

« Nous nous débarrasserons de cet ordinateur – » dit-il après une minute de silence. « Ensuite, tu retourneras à la Yechiva comme avant. Rien ne te dérangera plus. » L’idée semblait si simple, si brillante.

« Ça ne marche pas comme ça, » sourit amèrement Kobi. « Désolé, papa. Mais après ce que j’ai vu et entendu, je ne peux plus redevenir celui que j’étais autrefois. »

Un lourd silence s’installa dans la pièce. Les mots de Kobi semblent flotter dans l’air. Blessants. Douloureux. Tristes.

« Je ne peux pas revenir en arrière. »

* * *

La fosse était si profonde, si grande. Kobi sentait qu’il n’y avait vraiment aucun moyen de s’en sortir. Le Roch Yeshiva accepta de lui donner une seconde chance. David et Meira lui promirent monts et merveilles si seulement il redevenait l’enfant studieux et pur qu’il était. « Oublie tout ce qui s’est passé, » le supplia Meira, les larmes aux yeux.

« Ce n’est pas ça, » répondit Kobi qui semblait avoir du mal à s’expliquer. « Après ce que j’ai vu et entendu, je ne peux pas me comporter comme un Ba’hour Yechiva classique. »

* * *

Après de longues recherches, David et Méira trouvèrent une Yechiva adapté au niveau spirituel Kobi. Certes, ce n’était pas la Yechiva la plus réputée, mais les étudiants qui la fréquentaient ressemblaient davantage à leur fils.

« La maison est une lieu qu’on languit lorsque l’on en est éloigné, et que l’on est heureux de retrouver », dit David avant leur séparation.

« Souviens-toi Kobi, que tu as un endroit comme celui-là, » ajouta Méira, d’une voix triste.

Kobi s’en alla, le sac rempli de douceurs préparées par sa mère, avec amour.

** *

Une heure après le départ de Kobi, David trouva une petite feuille pliée sous son lit. Visiblement, Kobi ne pensait pas qu’un jour quelqu’un la trouverait. L’écriture était fine et claire, exactement la même que celle avec laquelle il écrivait ses ‘Hidouchim.

David déplia délicatement le papier. Ses mains se mirent à trembler lorsqu’il en lit le contenu.

« Poissons, petits poissons.

Où donc allez-vous ?

Arrêtez-vous un instant,

Pourquoi devriez-vous suivre le courant ?

Soyez prudents lorsque vous nagez,

Car du filet du pêcheur, on ne sort jamais indemne. »

Myriam Guilboa, adaptation française Elisheva Uzan.

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