Les plus lus

Développement de la personnalité

LA DÉCEPTION, UNE INVITATION AU RETOUR SUR SOI

Combien de fois ces mots auront-ils été entendus : « Il (elle) m'a trop déçu(e) » ! Gageons qu'ils le seront encore. Car sans vouloir afficher un pessimisme excessif, la déception fait partie de la vie.

| 21.01.18 | 11:45
LA DÉCEPTION, UNE INVITATION AU RETOUR SUR SOI

Combien de fois ces mots auront-ils été entendus : « Il (elle) m'a trop déçu(e) » ! Gageons qu'ils le seront encore. Car sans vouloir afficher un pessimisme excessif, la déception fait partie de la vie.

Sans aborder la déception face aux événements, nous nous restreignons à la déception face aux autres. Y compris les proches… Même un enfant élevé, protégé, chéri, peut décevoir un parent, même un parent peut décevoir son enfant, même deux époux, aux âmes pourtant complémentaires [1], peuvent se décevoir mutuellement.

Comme nous le faisions remarquer il y a peu à une certaine personne, un foyer dont tout désaccord serait absent, est inquiétant.

Il n'y a rien d'anormal à s'alarmer d'un foyer « trop calme » ou de proches désabusés. Le Talmud n'enseigne-t-il pas que chaque être humain est un monde en soi [2] ? Un monde, cela signifie une richesse mais également, il ne faut pas l'oublier, une singularité. Aussi, à quoi s'attendre quand on côtoie un autre que soi, dont tout diffère : le vécu, le caractère, les aspirations et bien sûr l'âme dont la « constitution » [3] est du reste à la base de l'individualité ? Alors oui, il faut bien se résigner à éprouver un peu de déception.

Si la déception est nécessaire et obligée, elle n'est pourtant pas l'unique enjeu des relations humaines, et c'est encore heureux. Par contre, au risque d'étonner le lecteur, elle en est en quelque sorte la pierre angulaire. Résumé en peu de mots, la déception trahit l'opposition, qui trahit la différence, qui traduit la distance, laquelle distance devient (tel est le véritable enjeu) le prétexte constructif du rapprochement, ou plutôt de la mise en commun, ce qui n'est pas tout à fait la même chose.

Là réside, nous semble-t-il, un principe clé. Si la déception fait partie de l'existence, si, plus encore, elle [4] en est le moteur comme nous avons tenté de l'exprimer, il ne peut être question de l'écarter. Ni la déception, ni les personnes « indésirables » qui l'auront suscitée, ne sauraient être balayées d'un coup d'un seul. Puisqu'elles font partie de l'existence, gérer tombe plus sous le sens que fuir.

Aussi, comment gérer les personnes décevantes ? En vérité, comment gérer la différence avec autrui, puisque tout individu, du fait même de son individualité, diffère de moi et est donc susceptible de me décevoir ? C'est bien une réflexion a priori à laquelle nous invitons le lecteur, pour éviter autant que faire se peut ces réactions a posteriori face à la déception, vaste pléiade d'émotions négatives allant du chagrin à la haine, en passant par la colère et l'abattement.

La question est donc posée : comment envisager l'autre de manière lucide, sans occulter la nature instable de la relation que je suis susceptible de tisser avec lui, laquelle pourra éventuellement, peut-être inévitablement déboucher sur une déception ?

En premier lieu, osons rappeler qu'une déception n'est pas la fin d'une relation. Bienheureusement, le pardon existe, qu'il s'agisse de le demander ou de l'accorder. Mais venons-en à l'essentiel de notre propos. Quelle posture adopter vis-à-vis de l'autre, cet être ambivalent qui tantôt s'avérera charmant, tantôt deviendra notre pire cauchemar ? Dans le monde du travail par exemple, où les relations reposent sur des codes dictés par les intérêts personnels et les considérations stratégiques, pour ne pas dire politiques, où par conséquent tout est faussé puisque tout n'est qu'apparences [5], comment se positionner ? Avec un ami qui nous déçoit régulièrement mais dont nous estimons que la relation mérite de perdurer, comment réagir ? Et puis, comment ne pas se replier entièrement sur soi après avoir « été trop déçu » par les gens en général ?

Dans tous ces cas de figure et dans d'autres encore, la réponse tient… en une question, si l'on peut dire.

Une question qu'il faut se poser en considérant nous pas seulement les proches, les amis ou les collègues de travail, mais bien toute un chacun. Une question qui nous arrache à la contemplation triste du fait accompli, a posteriori, et nous engage, nous implique, à la fois dans notre existence personnelle et dans l'existence en général.

Cette question est une question simple. L'une de celles que chacun est capable de faire sienne, car elle n'est pas de ces questions artificiellement compliquées. Pour se la figurer, il suffit d'ouvrir les yeux. L'univers manque-t-il de planètes par exemple ? Là où nous le voyons, là où nous le devinons, là où nous ne le soupçonnons même pas, il en existe un nombre considérable.  Bien plus qu'il n'y aura jamais d'humains sur la nôtre. Aussi, pourquoi D.ieu n'a-t-Il pas placé un être humain sur chaque planète de l'univers ? Comment expliquer que D.ieu n'ait pas voulu lier un monde (un homme) à un autre monde (un corps céleste), ne laissant à l'être d'autre choix que de résigner à rester… seul ? Parce qu'il n'est pas bon que l'homme soit seul (Berechith 2,18).

De toute évidence, si D.ieu a concentré l'humanité en un seul monde, c'est pour que les hommes expérimentent ce qu'un état de solitude généralisé aurait empêché : le vivre ensemble.

Voici donc, claire et manifeste, la question que chacun gagne à se poser face à un autre que lui, mais que D.ieu a néanmoins placé face à lui : « Que pouvons-nous faire ensemble ? ». Car nous sommes différents et devrons le rester [6]. Seulement, malgré nos différences, moi et l'autre ont forcément quelque chose en commun. Ce terrain commun, qu'il soit modeste ou plus conséquent, est la base même d'une relation assainie, sur laquelle la déception n'a quasiment plus d'emprise. C'est cela, la posture lucide et engagée dont nous parlions, apte à nous faire réfléchir a priori aux modalités des relations que je choisis de construire avec l'autre, sur les bases d'un partage qu'et moi, et l'autre peuvent accepter.

Ne succombons pas pour autant à la tentation d'un humanisme exacerbé. Celui-ci ne procéderait que de l'amour. Or, nous savons pertinemment que la vérité se situe quelque part entre l'amour et la rigueur. Aussi nous garderons-nous d'engager à établir des liens avec tout le monde. Ce serait là un conseil catastrophique. L'évaluation de ce qui est à même d'être partagé avec autrui, peut très bien aboutir à la réponse : "rien". Ou presque rien. Il est des personnes avec lesquelles un simple bonjour, au-revoir teinté de respect suffit. Et puis, il est des personnes dangereuses dont il convient de s'éloigner, dont il faut se protéger, parfois en y mettant les formes, parfois sans rien avoir besoin de leur dire. Faire d'un étranger un confident, faire d'un proche un étranger, c'est tellement dommage, tellement dommageable !

L'essentiel, répétons-le, est de prendre le temps de réfléchir à ce qui rapproche, au terrain commun. Ce terrain-là, et moi et l'autre pouvons, et moi et l'autre devons nous y retrouver et y faire fructifier nos richesses personnelles respectives. Réellement ensemble.

Notes

[1]  Relevons au passage l'importance de l'union sous la 'Houpa (dais nuptial), une union proprement essentielle puisqu'elle est avant tout celle des âmes, tout le reste n'étant « qu'une » résultante.

[2]  Voir Sanhedrin 37a.

[3]  D.ieu « agence » en effet les âmes humaines au fil des générations, afin que chaque « parcelle » d'âme du premier homme, Adam, puisse retrouver son état de pureté originel, celui qui était le sien avant la fameuse faute du même nom.

[4]  Ou plus exactement la distance entre les êtres qu'elle sous-entend.

[5]  Et que les apparences ne sont pas « parfois trompeuses » mais sont plutôt faites pour tromper !

[6]  Sans respect pour sa spécificité, l'individu se noie dans une norme qui bafoue son essence même.