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DON JUAN, OU L’INVITATION À LA FEMME-OBJET

| 14.12.17 | 14:29
DON JUAN, OU L’INVITATION À LA FEMME-OBJET

Quoi de plus naturel que de prendre ?

Le monde tel que nous le connaissons, ce voile physique derrière lequel D.ieu se cache, offre une caractéristique universelle. « Dame Nature », comme certains nomment notre réalité matérielle, est toujours basée sur le prendre et jamais sur le donner. Les mécanismes qui régissent la vie, de la chaîne alimentaire jusqu’aux transactions entre les hommes : tout repose sur le prendre.

Prenons l’exemple des transactions économiques. L’acheteur donne de l’argent au vendeur qui, en retour, lui donne une marchandise. La transaction étant conclue, les deux protagonistes échangent une poignée de mains, heureux d’avoir donné quelque chose à autrui. Mais ni l’un, ni l’autre n’ont donné quoi que ce soit. Chacun a plutôt pris de l’autre, derrière un acte où le don n’était qu’une façade.

Parfois pourtant, on jurerait reconnaître le donner dans la nature.

Pensons à ces associations entre organismes vivants hétérogènes, appelées symbioses par les scientifiques. L’altruisme qui s’en dégage ne peut laisser insensible. Mais à la réflexion, elles n’expriment rien de plus que deux besoins de prendre inextricablement liés : si un organisme donne à l’autre, c’est pour prendre de lui.

Ici comme partout ailleurs, donner n’est qu’un moyen, un passage obligé pour prendre. Et quand le don n’est pas la finalité, il ne peut s’appeler un don.

La différence fondamentale entre prendre et donner

Entre prendre et donner, la frontière semble bien mince.

Revenons aux transactions économiques. Par un effet de notre imagination, faisons un plan fixe sur la main qui propose de l’argent ou sur celle qui tend une marchandise. Reposons-nous alors la question : l’image ne symbolise-t-elle pas le don à l’état pur ? L’image, peut-être ; la référence qu’elle révèle, certainement pas.

La référence de la transaction, c’est-à-dire la partie qui en tire profit, détermine si cette transaction équivaut à un cadeau ou au contraire à une saisie. Si la référence de la transaction est soi, il s’agit d’une saisie ; si la référence est l’autre, il s’agit d’un cadeau. C’est pourquoi les transactions commerciales, souvent maladroitement maquillées en cadeaux, procèdent toutes du prendre : elles sont le prétexte à une recherche de profit.

Et n’allons pas croire que ces considérations ne touchent qu’à la vie économique ! Dans les relations sociales, on trouve beaucoup de telles « transactions ». Concernant le lien affectif entre l’homme et la femme auquel notre article s’intéresse, il se peut que l’on pense donner, que l’on dise donner, que l’on jure donner, alors qu’en réalité on ne fait que prendre, consciemment ou non.

De nouveau, pour être sûr de catégoriser un élan relationnel, il suffit de répondre lucidement à une question : qui, de l’autre ou de moi-même, est la référence ?

L’homme, au-delà de la nature

Ces considérations n’appellent cependant pas au moindre devoir moral (et encore moins religieux) de préférer le donner au prendre ! Après tout, le monde est axé sur le prendre, par essence. Pourquoi l’homme devrait-il s’en écarter et se mettre à donner ? Puisque telle est sa nature, qu’il prenne et prenne encore !

La réponse à cette question découle d’un autre questionnement. Plus précisément, d’une contradiction manifeste. Puisque le monde est bâti sur la bonté (Tehilim 89,3), puisque D.ieu a construit l’univers selon Son attribut de bonté, pourquoi le monde apparaît-il basé sur le prendre et non sur le donner ? Disons-le : si l’on n’essaye pas de connaître l’intention divine ayant accompagné l’acte de Création, la question reste insoluble.

En premier lieu, si un monde basé sur le prendre témoigne d’un état naturel, représente-t-il pour autant un état de perfection ? Si tel était le cas, prendre serait le but ultime et, en prenant à outrance, on s’inscrirait exactement dans l’idéal divin.

Seulement, nous constatons que prendre à outrance conduit toujours à la destruction. Force est d’admettre que notre monde est imparfait. Prendre est la norme, le réflexe, en aucun cas le but à atteindre.

Car il y a un but ! Après avoir associé Sa cour céleste pour créer l’homme (voir Rachi ad. Berechith 1,26), D.ieu associa à son tour l’homme pour parachever le monde. Ce que D.ieu attend du service de l’homme, c’est qu’il répare toutes les imperfections de la Création (Da'ath Tevounoth, chapitre 9). Quelles imperfections ? En fait, celles qui découlent de l’imperfection par excellence : prendre. Laissons à Rav Dessler le soin de compléter notre propos :

Prendre, c’est la force par laquelle on cherche à attirer à soi tout ce qui est à sa portée. C’est ce que l’on appelle « égoïsme » ou « égocentrisme », et c’est la source de tous les maux.

Mikhtav meEliyahou, tome 1, chapitre 8

Si prendre est la cause du mal, donner est l’antidote.

Certes, le fait de donner n’est pas « naturel », en ce que son fonctionnement n’est pas « autonome ». Cependant, donner peut (et doit) devenir naturel pour l’homme, dans la mesure où il a été choisi par D.ieu pour réparer le monde, selon l’expression du Ram'hal précitée. Ce dernier précise d’ailleurs sans ambiguïté la raison d’être de l’homme sur terre : qu’il s’élève de degré en degré jusqu’à s’attacher à Sa sainteté [1] (ibid.).

Le but de l’homme devient parfaitement clair : s’élever au-delà de la nature (ou du « naturel ») pour s’attacher à D.ieu Qui la transcende.

Don Juan, ou la glorification du prendre

À en juger par le titre de l’article, nous nous sommes quelque peu éloignés de notre sujet. Ces détours étaient cependant nécessaires pour caractériser le personnage de Don Juan.

Qui est-il donc ? Peut-être un homme qui, en prétendant pouvoir aimer toutes les femmes, n’est finalement pas capable d’en aimer une seule. S’aime-t-il lui-même ? Il y a toutes les raisons d’en douter.

Quoi qu’il en soit, nous comprenons à présent pourquoi Don Juan n’est pas un « sur-homme » comme il aime à s’en vanter, mais… un « sous-homme ». Loin du sarcasme grossier, l’expression doit être prise avec la plus grande objectivité. De par sa conception de l’existence, Don Juan s’inscrit délibérément dans un schéma contraire à la nature sublime que D.ieu a conféré à l’homme. Simple prédateur, il prend, utilise, rejette, pour prendre à nouveau.

En fait, Don Juan n’a qu’une chose à donner : de belles paroles. Une simple apparence. Un « cadeau » pour maquiller son désir de prendre. Non, Don Juan ne peut décemment pas donner, puisque sa référence ne peut être sa future conquête. Tout ce qu’il peut offrir à cette dernière, c’est un accord de principe qui laisse libre cours à son insatiable appétit. Piètre compensation…

Conquête. Le mot est lâché. Et au fond, il n’a rien de malsain : l’homme doit conquérir. Un statut professionnel, une reconnaissance sociale et même une épouse.

Encore faut-il connaître l’art et la manière de conquérir. Dans sa sagesse, le roi Chlomo enseigne : celui qui domine ses passions est meilleur que celui qui conquiert une ville (Michlei 16,32). Le mot « meilleur » de ce verset (« tov » en hébreu) signifie « bon » tout en véhiculant une idée de plénitude. Ainsi, celui qui donne libre cours à ses passions de conquête et fait tomber une ville n’est pas aussi « bon » que celui qui réussirait à dominer ces mêmes passions. La conquête confère évidemment au premier un sentiment de satisfaction, de virilité, de puissance, mais pas de plénitude. Car après avoir conquis une ville, il voudra en conquérir une autre, puis encore une autre. Où est le repos ?

Don Juan est de ces conquérants-là. Il conquerra une femme, lui jurera son amour, la charmera avec mille mots doux et autres promesses. Mais même une fois son ego rassuré, il ne jouira d’aucune plénitude : ses passions n’ont pas de limite ! Alors il désirera une autre conquête pour étancher une soif qui ne le sera de toute façon jamais.

Un système impensable… et qui fonctionne pourtant

L’unique statut que Don Juan réserve à ses conquêtes est celui de femme-objet.

Quel nom étrange, à la réflexion. Une femme est douée d’une volonté apte à agir sur le monde ; au contraire, un objet est entièrement dénué de volonté, étant plutôt soumis à celle de l’individu qui se sert. Et voici que sous la dénomination de femme-objet, l’être pensant et l’inerte se rejoignent en une même créature composite, impossible, irrationnelle.

Telle est donc la place misérable que Don Juan accorde à ses compagnes éphémères.

Entre révolte et indignation, on se pose la question : comment la femme peut-elle accepter de se livrer sciemment à son Don Juan, qui, dans un assentiment silencieux, fait d’elle une femme-objet ? Qu’est-ce qui permet à un tel système, mortifère, impensable, de fonctionner pourtant ?

Suggérons une réponse qui prolongera notre expression « place misérable ». En effet, l’idée est là : Don Juan offre une place à la femme-objet. Et avoir une place, même misérable, c’est pour l’être humain plus qu’une question d’équilibre. C’est une nécessité de l’existence.

Souvenons-nous la manière dont le Psalmiste s’exprimait devant l’indifférence des hommes qui ne lui accordaient plus guère de place : « Regarde à droite et vois, personne ne veut me connaître, tout refuge me fait défaut, nul ne se soucie de ma personne ! » (Tehilim 142,5). Que ces mots sont poignants de par leur vérité simple et crue… La peine que l’on éprouve quand la société nous renie sont palpables. Et au fond de ce gouffre psychique, qui aurait encore la force de réagir ? N’est pas le roi David qui veut ! Car lui possède une foi si pure que, dès le verset suivant, il relève déjà la tête : « Ainsi je crie vers Toi, ô Éternel. Je dis : "C’est Toi Qui es mon abri, mon lot sur la terre des vivants !" » (ibid. 142,6).

Quant à nous, nous sommes pour la plupart incapables de supporter la rigueur de la solitude, privés du confort de l’approbation sociale. Fragiles à l’extrême, prêts à bien des sacrifices pour mériter une petite place aux yeux des autres. Prêts à tout donner ou presque, prêts à donner jusqu’à notre amour-propre.

Tel est le lot de toutes les femmes-objets du monde, à qui tous les Don Juan du monde accordent la même place. Pauvres femmes avides de reconnaissance ! Elles veulent croire que leur place vaut quelque chose, et qu’elles seront les dernières à entendre ces « tu es la plus belle » jurés les yeux dans les yeux.

David Benkoel est coach et analyste
Pour aller plus loin voir http://torahcoach.fr/

Notes

[1]  celle de D.ieu