Histoires

Un mendiant pas comme les autres

Reb Yiddel, le mendiant imposteur dont la bénédiction s’est réalisé

| 23.07.15 | 15:18
Un mendiant pas comme les autres

Quelle que soit la société dans laquelle ils évoluent, les mendiants n’ont pas bonne presse. En effet, il n’est guère facile d’occuper une fonction pareille, et encore moins au Kotel. Car il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir y mendier ni s’y comporter comme bon lui semble. Depuis longtemps, les mendiants du Kotel se rassemblent chaque matin. C’est durant cette « réunion de travail » quotidienne qu’ils décident qui se postera à tel endroit et à tel moment. Il existe une répartition claire entre les mendiants, qui se mesure selon leur ordre d’importance ; les années d’ancienneté – comme la réussite – sont prises en compte. L’âge est lui aussi un critère de taille. En effet, plus l’individu est âgé, plus sa barbe est blanche, plus on lui accordera de considération, et ses recettes se chiffreront en conséquence. Cependant, les différents clans de mendiants ne possèdent pas tous les mêmes critères de répartition et c’est la raison pour laquelle, chaque matin, chaque groupe se retrouve à un point stratégique afin de déterminer les grandes lignes de conduite de leur journée. Le chef de groupe occupe la place d’honneur, et à la fin de la journée, il prélève sa dîme sur tous les mendiants qui font équipe avec lui. Plus d’une fois, des altercations bruyantes éclatent à cause d’un membre qui refuse de payer sa cotisation. L’un revendique une journée peu fructueuse, l’autre explique qu’il a reçu un don particulièrement généreux qu’il refuse de déclarer dans ses revenus « imposables ». Il existe également des mendiants qui opèrent seuls, sans appartenir à aucun des groupes.

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Mais leur tâche devient difficile lorsque leurs collègues « syndiqués » s’allient contre eux pour leur mettre des bâtons dans les roues. Un mendiant indépendant ne résiste pas longtemps à de telles pressions. Après quelque temps, il ne lui reste plus que deux options : quitter l’endroit ou s’associer à un groupe de mendiants, et devenir tributaire de leur répartition interne et de leur organisation du travail. A la vérité, je n’aime pas le terme « mendiant » et ce, surtout, quand il désigne un homme pauvre, un homme à la vie difficile, qui cherche par ce biais à assurer la subsistance de sa famille en détresse. N’est-ce pas le devoir de chacun d’entre nous de lui venir en aide, de lui ouvrir notre cœur et notre poche, afin de lui offrir une somme respectable ? Depuis toujours, les pauvres d’Israël ont trouvé asile dans les synagogues. De même, les centres d’étude ont survécu grâce à la générosité du Peuple juif. Nos Sages nous ont enseigné le devoir de donner au pauvre et à l’indigent de quoi manger chaque jour, ainsi que le Chabbat et les jours de fête. Il n’existe pas, aux Yeux du Ciel, de plaisir plus grand que celui procuré par un homme d’Israël qui tend une main généreuse vers le nécessiteux, qui plus est, dans le lieu le plus saint du Peuple juif.

A cet instant, les anges du Ciel montent devant le Maître du Monde et Lui présentent l’aumône offerte au pauvre. Voyant cela, le Saint Béni Soit-Il se remplit de miséricorde pour ses enfants qui prient en face des pierres du Mur, dans l’attente de la délivrance. Puis, de ce lieu saint, se déversent des ondes de miséricorde vers toutes les créatures de l’univers. Non. Ces hommes-là ne sont guère des mendiants. Ce sont de pauvres êtres qui ont besoin de la miséricorde du Ciel et de la bonté des hommes. Certains souffrent malheureusement de faiblesses mentales, et bien que ne manquant pas de pain, ils ne peuvent s’empêcher d’éveiller la pitié des hommes sur leur sort. Ceux-là non plus ne sont pas des mendiants. Car eux aussi ont besoin d’aide. Une autre sorte d’aide. Lorsqu’un pauvre tend la main et demande une pièce, il n’est pas nécessaire de vérifier s’il est réellement nécessiteux avant de lui venir en aide. En agissant de la sorte, on peut espérer que le Saint Béni Soit-Il, mesure pour mesure, nous accordera Ses bienfaits sans trop examiner nos mérites. Le véritable mendiant est celui qui profite du sentiment de pitié qui sommeille en chacun, afin de lui extorquer de l’argent et de s’enrichir grâce à cette faiblesse. Nous avons tous des défauts, nous avons tous des faiblesses, mais lorsque nous voyons un mendiant user de moyens malhonnêtes pour extirper de l’argent, nous avons le droit – et même le devoir – de l’en empêcher, et devons lui suggérer des moyens plus respectables d’assurer sa subsistance. Nos Sages nous enseignent que le prophète Jérémie, affligé de la mauvaise conduite du Peuple juif, demanda à Hachem de leur donner l’épreuve de la charité envers l’imposteur.

C’est, semble-t-il, à ce type de mendiants qu’il pensait. Le « héros » de notre récit, Reb Yiddel, répond parfaitement au titre déshonorant de « mendiant ». C’est un homme à la barbe blanche. Les paupières de ses yeux bleus perçants clignotent au rythme des pèlerins qui s’engagent dans la petite allée menant au Kotel. Sa moustache et ses sourcils n’ont pas encore répondu à l’appel de la vieillesse, et leur teinte dorée rehausse l’aura de blancheur qui l’entoure. Des papillotes frisées descendent sur ses joues, lui balaient le visage lorsqu’il marche et lui confèrent la grâce d’un ange au visage humain. Reb Yiddel était respecté par tous les groupes de mendiants du Kotel. Son ancienneté faisait de lui le maître incontesté dans l’art de la mendicité ; nombreux étaient ceux qui marchaient à sa lumière. Reb Yiddel était doté d’une imagination débordante, et le trésor de ses histoires semblait inépuisable. Chaque jour, il concevait les récits les plus spectaculaires et parvenait ainsi à attendrir même les cœurs les plus fermés. Il était impossible de lui résister. Billets et pièces affluaient vers lui comme provenant d’un distributeur automatique sophistiqué qui identifierait la voix du client. Aujourd’hui, il vous parlait de sa femme, couchée sur son lit de mort, qu’il était contraint d’abandonner afin de pouvoir ramasser de quoi alléger sa peine. Le lendemain, il vous sollicitait pour son fils, bientôt bar-mitzva, à qui il ne pouvait même pas offrir des téfilines. Le surlendemain, c’était lui-même le malade incurable dont les jours étaient comptés.

Parfois, il rapportait le récit poignant de cette famille nombreuse dont les parents étaient décédés dans un accident de voiture. Il avait résolu de subvenir aux besoins des jeunes orphelins, et sa propre famille se serrait maintenant avec eux, dans un minuscule deux-pièces. Ils manquaient de tout, même de lits et de nourriture. Les pauvres orphelins dormaient à plusieurs sur un lit étroit et branlant. Puis de sa voix douce, il énonçait la somme nécessaire à l’achat de quelques lits supplémentaires. Oui, il s’était renseigné dans un magasin de meubles et pensait acheter des lits superposés, ils étaient plus économiques… Tout celui qui passait près de lui restait pantois devant le récit d’une telle pauvreté, et éprouvait des remords à l’idée de ne pas venir en aide à ce pauvre Reb Yiddel. Chacun ouvrait alors sa poche et contribuait, dans la mesure de ses moyens. Et pourtant, Reb Yiddel était connu parmi ses proches comme un homme riche. Et pas un simple riche ! Il possédait en effet plusieurs maisons qu’il louait, ainsi qu’un magasin qu’il avait fermé, car comme il l’expliquait ouvertement à ses amis, le « métier » de mendiant était bien plus lucratif. Sa famille n’appréciait guère cette pratique et essayait par tous les moyens de lui faire changer de « travail ». Son beau-père lui proposa même une somme d’argent pour l’encourager, mais le vice de la mendicité semblait lui coller à la peau comme une sangsue. Il utilisait toute sa ruse pour contraindre le juif simple comme le touriste naïf à lui tendre la main. Il se plaçait parfois en face du Aron Hakodech, tout près des Sifré Torah ouverts, et les contraignait à donner la somme qu’il exigeait.

Lorsque sa roublardise fut découverte, les policiers du Kotel Hamaaravi s’allièrent contre lui et décidèrent de l’éloigner du lieu saint à tout prix. Reb Yiddel fut traîné de force au poste, et pendant ce temps, des agents rassemblèrent des preuves pour le confondre. Mais, fidèle à lui-même, Reb Yiddel justifia ses mœurs en invoquant l’extrême importance de la mitzva de tsédaka. Les policiers ne s’en tinrent pas là ; ils allèrent même jusqu’à se déguiser en pèlerins et purent ainsi constater de leurs propres yeux que sa fourberie ne connaissait pas de limites. Petit à petit, la liste de ses méfaits s’allongea et des procès verbaux en bonne et due forme furent établis en prélude à son arrestation. A cette époque, un visiteur porta plainte contre Reb Yiddel. En effet, ce dernier l’avait dérangé en pleine prière, tirant sur son vêtement afin de le contraindre à donner de la tsédaka pour un cas urgent qui ne souffrait aucun délai. Devant le refus du pèlerin, Reb Yiddel se répandit en malédictions à son adresse, lui prédisant entre autres qu’il ne finirait pas l’année. Lorsqu’il acheva sa prière, le pauvre visiteur, effrayé par ces sombres imprécations se dirigea vers Reb Yiddel et lui dit : « Reb Yid, je ne veux pas de vos malédictions » et il lui tendit un billet de cent shekels. Reb Yiddel refusa son don, et le considéra avec dédain. Soucieux de se libérer de ses anathèmes, l’homme lui tendit une somme qui dépassait de loin ses moyens. Mais Reb Yiddel ne l’accepta pas.

A ce moment, le visiteur s’adressa à lui d’une voix suppliante et lui expliqua qu’étant en pleine prière, il avait été fortement dérangé par son interpellation, et que malgré cela il s’en excusait. Reb Yiddel se tourna alors vers lui et déclara avec habileté : « Je ne ramasse pas pour moi, mais pour des milliers d’orphelins. C’est leur honneur que tu as blessé. Ce n’est que si tu acceptes de me verser chaque mois le dixième de ton salaire que je serai prêt à te pardonner. » Bien entendu, le visiteur refusa un tel engagement et vint se plaindre chez nous. Malgré cela, Reb Yiddel possède un grand mérite que seuls, moi et deux autres personnes qui se trouvaient sur place, connaissons pour en avoir été témoins. Le portail de fer à l’entrée de l’esplanade s’ouvrit et laissa passer une délégation d’officiels. Les voitures de fonction s’arrêtèrent en face du Kotel, et un ambassadeur en sortit, flanqué de ses gardes du corps. Après quelques minutes, le chauffeur décida lui aussi de descendre de son véhicule pour prier face au Kotel. Dans la pente conduisant à l’entrée des hommes, Reb Yiddel engagea la conversation avec lui, comme à son habitude. Le chauffeur interrompit son flot de paroles et, des larmes perlant au coin de ses yeux, il lui confia : « Voyez-vous, je suis un juif comme vous, bien que je n’aie pas eu la chance de grandir selon notre tradition. Ma fille habite en URSS, elle est mariée depuis dix ans, mais elle n’a pas d’enfants. C’est ma fille unique.

Pouvez-vous me dire, cher rabbin, ce que je dois faire pour que mon rêve le plus cher se réalise, devenir grand-père ? » Reb Yiddel garda le silence un instant en signe de compassion, puis il se tourna vers lui d’un air sérieux : « Je suis prêt à vous aider, mais à la condition que vous répondiez à quelques questions importantes. Dites-moi, où vous a-t-on enseigné le judaïsme ? » Et le chauffeur de répondre : « J’ai grandi en URSS, sans aucune tradition juive. A l’effondrement du bloc soviétique, j’ai fait la connaissance de la petite communauté juive locale qui s’était constituée. Aujourd’hui, je garde Kippour, et encore quelques fêtes, comme je l’entends. » Reb Yiddel poursuivit son interrogatoire : « Quelle école ta fille a-t-elle fréquentée ? » L’homme répondit : « L’école où j’ai moi-même étudié.ּּ>>« Et où ira ton petit-fils ou ta petite-fille qui naîtra avec l’Aide de D. ? » « Dans la même école, bien entendu, répliqua le chauffeur. Puis après réflexion il ajouta : « En réalité, je n’en suis plus si sûr. De nos jours, les écoles publiques n’inculquent plus aux élèves les valeurs importantes pour moi. Elles sont remplies d’enfants mal éduqués et la direction n’a plus aucun pouvoir sur eux. Mais j’ai des liens avec certains ambassadeurs sur place. Je pense que je les enverrai dans une école privée.

C’est une école chrétienne, tous les enfants des dignitaires russes y sont inscrits. Là-bas au moins, il y a des valeurs. » Reb Yiddel ferma les yeux, et secoua sa tête en signe de désespoir. Puis il ouvrit les yeux et levant ses mains au ciel, il s’écria d’une voix accablée : « Maître du monde, regarde ces brebis perdues qui attendent Ta délivrance sans comprendre qu’ils paissent dans des champs étrangers, qui demandent Ta miséricorde sans réaliser qu’ils courent à leur propre perte ! » Confus par la réaction de Reb Yiddel, le chauffeur de l’ambassadeur l’interrompit d’une voix hésitante : « Je vous demande des explications. Ne suis-je pas un bon juif ? Pourtant, je garde Kippour et je m’apprête même à prier au Kotel. » Reb Yiddel répliqua : « Vous suppliez le Maître du monde de vous donner un petit-fils ou une petite-fille, mais au même moment, vous prévoyez de leur donner une éducation aux antipodes de la tradition de nos ancêtres. N’est-ce pas contradictoire ? Sachez, cher frère, que votre demande ne sera exaucée que si vous jurez en ce lieu, en face des pierres du Kotel et en face des Sifré Torah ouverts, d’envoyer vos descendants dans des institutions juives. Je vous promets que d’ici un an, votre fille mettra au monde un garçon. » Stupéfait par les paroles de Reb Yiddel, le chauffeur plongea dans ses pensées.

Après quelques instants d’une intense réflexion, il accepta le « marché ». Puis il se tint en face des pierres du Kotel et des Sifré Torah ouverts et, sous l’œil grave de Reb Yiddel, il promit d’assurer à ses petits-enfants une éducation conforme à la tradition juive. Un an plus tard, la voiture de l’ambassadeur franchit une seconde fois le portail du Kotel. Le cœur débordant de reconnaissance, le fameux chauffeur venait annoncer à Reb Yiddel l’heureux événement : sa fille avait donné le jour à un petit garçon ! Au cours de leur entretien, il apprit qu’on s’apprêtait à le chasser du Kotel. Aussitôt, l’heureux grand-père demanda à la police de revenir sur sa décision. D’une voix posée, il expliqua sa requête aux agents surpris : « Il est vrai que de nombreux mendiants qui traînent ici ne sont que de simples imposteurs et je suis tout à fait d’avis que vous les éloigniez de ce lieu saint. Mais ce n’est pas le cas de Reb Yiddel ! Cet homme a ramené la lumière dans ma vie. C’est un homme juste et intègre, il ne m’a pas volé un centime et la bénédiction qu’il m’a donnée a été exaucée. Ne lui faites pas de mal ! C’est un véritable saint ! » A sa grande déception, sa demande ne fut pas agréée. Reb Yiddel dut quitter le Kotel Hamaaravi. Il n’abandonna pas pour autant son activité et continua à « travailler » dans un autre endroit. Toutefois, il était terriblement peiné d’avoir été chassé de sa « mine d’or » et n’avait de cesse que de retrouver son lieu de prédilection, le Kotel Hamaaravi. Malheureusement, dans l’année qui suivit son renvoi du Kotel Hamaaravi, Reb Yiddel zatsal rendit l’âme. Je suis certain que le mérite de cette action extraordinaire – assurer une éducation juive à des enfants juifs – ainsi celle de nombreuses autres qui me sont inconnues, le soutiendra dans les Cieux. Grâce à elles, des anges défenseurs plaideront en sa faveur et en celle de sa famille jusqu’à la fin des temps, lorsque les morts se relèveront de leur poussière à la venue du Messie. L’histoire se termine ici. Mais je vous en prie, ne vous en inspirez pas pour refuser de tendre la main aux nécessiteux, que ce soit au Kotel ou ailleurs. Les pauvres ont une vie difficile et il convient de leur venir en aide comme cela nous est ordonné dans la Torah. Et par ce mérite, Hakadoch Barou’h Hou[1] nous récompensera et nous comblera de Ses bienfaits infinis.

Cet extrait est issu du livre « le Kotel, mur de tous les miracles » publié par les éditions Jérusalem Publications, avec leur aimable autorisation.


[1] Littéralement : Le Saint Béni Soit-Il

 

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