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Devarim

Devarim. Progrès et effondrement spirituel

Confrontons un arbre en pleine fleur de l’âge, mais en début de stade de décomposition, à une petite graine qui vient seulement d’être plantée. Si la suprématie de l’arbre ne fait aucun doute, la valeur de la graine lui est cependant supérieure, car elle se situe dans une dynamique de croissance, alors que son aîné a déjà entamé son déclin

Devarim. Progrès et effondrement spirituel

« La proposition me plut et je choisis parmi vous douze hommes, un homme par tribu » (Dévarim 1,23)

« “Je choisis parmi vous“ – parmi les meilleurs d’entre vous, parmi les plus précieux. » (Rachi)

« Ce verset n’énumère les tribus ni selon leur ordre de déplacement ni selon leur campement. […] C’est selon l’ordre d’importance de ces hommes qu’il les énumère […] le premier étant le plus important de tous. » (Ramban Bamidbar 13,4)

 

Cette précision du Ramban laisse entrevoir la grandeur – toute paradoxale – des explorateurs, note rav Yérou’ham Leibovitz dans Da’at ‘Hokhma OuMoussar (tome I chap.69). En effet, alors que par la suite, Yéhochoua’ ne devint pas moins que le successeur de Moché, il est pourtant cité ici au cinquième rang. Et si des hommes si « précieux » purent néanmoins chuter de la sorte, c’est forcément que leur faute était extrêmement ténue, et se résumait à une très subtile « impulsion » en direction du mal. Mais nos Sages expliquent que « celui qui cherche à se rendre impur, on ne l’en empêche pas », et c’est pourquoi D.ieu déclara au sujet de ces hommes : « Je jure par leur vie que Je leur donnerai la possibilité de se tromper » (Rachi Bamidbar 13,2). Ces hommes qui évoluaient à un niveau spirituel incommensurable, qui avaient vécu la sortie d’Egypte, l’ouverture de la mer Rouge, le Don de la Tora, et qui étaient parmi les plus hauts personnages de leur génération, s’égarèrent en se rapprochant un tant soit peu de l’impureté, ce qui les conduisit à la déchéance la plus indigne.

A l’inverse, la personne illustrant l’antithèse de cette démarche est Ra’hav la courtisane, chez qui on constate une volonté de « se purifier ». Malgré son appartenance au peuple cananéen, cette femme fut prête à risquer sa vie pour sauver celle des deux explorateurs, envoyés quelques décennies plus tard par Yéhochoua’. Or, qu’est-ce qui l’incita à faire preuve d’un tel dévouement ? La simple annonce de deux événements : l’ouverture de la mer Rouge et la guerre menée par les Hébreux contre les rois Si’hon et ’Og. Ces informations eurent un tel impact sur cette femme qu’une émouna sincère et profonde envahit spontanément son cœur, lui inspirant la conviction qu’Israël vaincrait les armées cananéennes.Pour rav Yérou’ham, le machguia’h de Mir, le contraste séparant la démarche des premiers – les douze hauts dignitaires envoyés par Moché – et celle de Ra’hav, humble femme cananéenne aux mœurs douteuses, souligne l’extrême gravité d’une volonté de « se rendre impur » et de tendre vers le mal, et l’importance qu’il y a à viser, même un tant soit peu, à « se purifier ».

Dans la continuité de cette comparaison, un autre constat s’impose : la volonté de « pureté » qui animait Ra’hav était sans commune mesure avec le désir d’« impureté » dont étaient mus les explorateurs. Chez ces hommes dotés d’un niveau spirituel formidable, il ne fait aucun doute que la « recherche d’impureté » était extrêmement subtile, quasiment indécelable. Mais proportionnellement à leur niveau, cette tendance s’avéra fatale et les mena à leur perte.Ce paradoxe peut être illustré par deux phénomènes opposés de la nature : celui de la croissance face à celui de la décomposition. Prenons une graine plantée en terre : avec le temps, elle va peu à peu commencer à se développer, laisser apparaître des racines et une tige. Celle-ci va à son tour grandir pour devenir un arbre majestueux, porteur d’épaisses branches et de nombreux fruits. Mais après cette période de croissance commence le processus de dégénérescence qui, à terme, asséchera l’arbre et le fera mourir. A présent, confrontons un arbre en pleine fleur de l’âge, mais en début de stade de décomposition, à une petite graine qui vient seulement d’être plantée. Si la suprématie de l’arbre ne fait aucun doute, la valeur de la graine lui est cependant supérieure, car elle se situe dans une dynamique de croissance, alors que son aîné a déjà entamé son déclin.

Toutes proportions gardées, au niveau spirituel, on peut dire la même chose d’un grand érudit, approchant des dernières années de sa vie, en le comparant à un jeune élève en début de parcours. Bien qu’il ne fasse aucun doute que l’érudit soit nettement plus important que le jeune débutant, ce dernier possède néanmoins une valeur nettement supérieure, en raison de l’avenir qui l’attend.C’est ainsi que l’on doit envisager la différence entre les explorateurs et Ra’hav : si les premiers étaient les hommes les plus valeureux d’une génération éclairée, leur démarche trahit cependant des signes de déclin, au point que D.ieu jura de leur donner l’occasion de se tromper. Quant à Ra’hav, bien qu’elle fût encore en tout début de parcours, elle suivait néanmoins une pente ascendante, et sa volonté de grandir porta effectivement ses fruits. En dépit de l’immense fossé qui les séparait encore, l’une était cependant sur le chemin d’une ascension spirituelle alors que les autres étaient déjà sur la voie de la décomposition.

Et les conséquences de cette démarche ne tardèrent pas à se faire ressentir. Ces mêmes hommes qui avaient répondu à l’appel du Sinaï – « Nous ferons et nous entendrons » – en vinrent ensuite à se lamenter sur leur sort et à déclarer : « Pourquoi sommes-nous sortis d’Egypte ? » (Bamidbar 11,20), effaçant d’un revers de main tous les bienfaits de la sortie d’Egypte.En conclusion, il apparaît que tout mouvement de déclin entraîne à sa suite des conséquences tragiques, alors qu’une volonté de croître garantit, même à l’homme le plus ordinaire, un parcours pouvant le conduire jusqu’à des sommets spirituels.Citant la prophétie : « Israël est un jeune homme, et Je l’ai aimé » (Ochéa’ 11,1), rav Israël Salanter expliquait que l’un des atouts majeurs du peuple d’Israël est d’avoir toujours su conserver la personnalité d’un jeune homme. A tout moment, il est comme un jeune disciple en début de parcours, et c’est pourquoi D.ieu « l’a aimé ». Quand le commun des hommes s’extasie face à la grandeur de la nature, la Tora accorde quant à elle davantage d’importance aux choses en cours de croissance, celles qui s’efforcent de s’épanouir davantage. C’est là un message fondamental pour chacun de nous : ne jamais céder au déclin, rester éternellement un « jeune homme » en plein essor.

Cet extrait est issu du livre « Lekah Tov » publié par les éditions Jérusalem Publications, avec leur aimable autorisation. Tous droits réservés.