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Vaera. Le kotser roua’h – absence de réflexion

« Quoi ! Les enfants d’Israël ne m’ont pas écouté et Pharaon m’écouterait, moi qui ai la parole embarrassée ? » (Chémot 6,12) Comment Moché peut-il anticiper de la sorte sur la réaction de Pharaon, puisque le verset précise que la réaction des enfants d’Israël était due à « l’oppression de l’esprit et à la dure servitude » ? Par ailleurs, comment Moché peut-il mettre en cause la confiance des enfants d’Israël, alors qu’il est dit auparavant : « Le peuple y eut foi » ?

Vaera. Le kotser roua’h – absence de réflexion

« Quoi ! Les enfants d’Israël ne m’ont pas écouté et Pharaon m’écouterait, moi qui ai la parole embarrassée ? » (Chémot 6,12)

« Ceci est l’un des dix raisonnements à fortiori que l’on trouve dans la Tora » (Béréchit Rabba 92,7)

Il convient de s’interroger : comment Moché peut-il anticiper de la sorte sur la réaction de Pharaon, puisque le verset précise que la réaction des enfants d’Israël était due à « l’oppression de l’esprit et à la dure servitude » ? Par ailleurs, comment Moché peut-il mettre en cause la confiance des enfants d’Israël, alors qu’il est dit auparavant : « Le peuple y eut foi » ? Selon rav Yéhouda Leib ‘Hasman (Or Yahel tome III), il résulte de ces différentes remarques que tout homme peut être habité simultanément par deux forces opposées. Ainsi, rien n’empêcha les enfants d’Israël « d’avoir foi » d’une part, tout en « refusant d’écouter Moché » d’autre part ! C'est-à-dire qu’ils pouvaient croire tout en entretenant des doutes.

Ce phénomène paraîtra certainement plus cohérent à la lumière du verset des Proverbes : « Tout comme les cieux en hauteur, la terre en profondeur, le cœur des rois est insondable » (Michlé 25,3). Par ces paroles, le roi Chlomo nous fait entendre que le cœur humain, quoique de dimensions fort réduites, recèle des chemins aussi nombreux et tortueux que sont hauts les cieux et profonde la terre. Dans un même cœur peuvent donc cohabiter des sentiments totalement contradictoires, des points de vue opposés ou encore des conceptions à l’antipode l’une de l’autre.Pour le Sforno, le qotser roua’h mentionné ici est la conséquence du fait qu’ils « ne s’attachèrent pas à méditer ». Autrement dit, leur roua’h – c'est-à-dire leur esprit – se contracta, ne se livra pas à la réflexion, et c’est pourquoi leur cœur ne les laissa pas entendre ce que Moché leur disait. Cette lacune, ce refus de prêter oreille aux paroles qui nous sont adressées constituent en vérité l’un des plus grands malheurs de l’humanité, jusqu’à ce jour.

Ce sont ces chemins sinueux qu’emprunta Pharaon tout au long de son existence. Chaque matin, il se levait tôt et se rendait sur les berges du Nil pour y faire ses besoins, afin de dissimuler aux yeux de son peuple sa condition humaine. Aussitôt après, il retournait à son palais, prenait place sur son trône et déclarait à qui voulait l’entendre : « Mon fleuve est mien, et Je me suis moi-même façonné », proclamant par là ses origines divines. Nul être sensé ne prêterait foi à de telles prétentions – et pourtant, chaque jour, inlassablement, il réitérait ce manège !.Pharaon ne fut pas le seul roi à se comporter de manière aussi paradoxale. Nos Sages témoignent sur certains hommes mécréants qu’ils « connaissaient leur Créateur et se rebellaient contre Lui ». « Connaître son Créateur », dans la bouche de nos Sages, suppose une formidable perception de D.ieu, et pourtant, ces hommes trouvaient la force de se rebeller contre Lui ! Comment une si terrible incohérence peut-elle habiter une seule et même personne ? Car même les hommes les plus grands, parce qu’ils sont formés à partir de la poussière de la terre, ne sont pas à l’abri de cette maladie du qotser roua’h : l’absence de réflexion. Et si ce défaut peut conduire un homme à « connaître son Créateur » tout en se « rebellant contre Lui », il n’est pas étonnant que Pharaon ait pu également se méprendre au point d’être persuadé qu’il était son propre créateur.

Chez certaines personnes, cette attitude se manifeste très rarement tandis que chez d’autres, on peut l’observer très fréquemment. La violence du mal varie également d’un individu à l’autre : s’il apparaît sans gravité chez certains, il se manifeste chez d’autres de manière nettement plus aiguë. Par conséquent, le raisonnement à fortiori, tenu par Moché, était tout à fait justifié : si même les descendants d’Avraham, Its’haq et Ya’aqov « ne m’ont pas écouté » – c'est-à-dire s’ils souffrent de ce travers qui obstrue leur réflexion – « comment Pharaon m’écouterait », alors qu’il en est affligé de longue date, au point de croire et de proclamer à son entourage de pareilles aberrations !

Cet extrait est issu du livre « Lekah Tov » publié par les éditions Jérusalem Publications, avec leur aimable autorisation. Tous droits réservés.