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Vayera

Vayéra. L’habitude est une seconde nature

Bien qu’un usage puisse paraître déplacé, voire même immoral aux yeux de celui qui l’institue, lorsqu’une telle règle est mise en application et qu’on l’exécute, l’habitude fait d’elle une seconde nature, au point que l’on en vient finalement à l’adopter comme une évidence

Vayéra. L’habitude est une seconde nature

« L'Eternel fit pleuvoir sur Sodome et sur Gomorrhe du soufre et du feu (…). II détruisit ces villes…» (Béréchit 19,24-25)

« Ces quatre villes étaient sises sur une même colline, et D.ieu les retourna de haut en bas comme il est dit : "Il porte la main sur le granit, Il remue les montagnes jusqu’à leur racine." » (Rachi d’après le Midrach)La nécessité de renverser littéralement la colline sur laquelle étaient situées ces villes, explique Rabbi Yossef Salant dans son « Béer Yossef », résulte de la volonté de D.ieu d’appliquer une justice mesure pour mesure. En effet, l’un des trois « piliers » sur lequel le monde repose est la Justice. Or, par leur attitude, ces hommes la renversèrent, ainsi que le révèle cet extrait du Talmud (Sanhédrin 109a) où sont décrites les coutumes des gens de Sodome : « Celui qui possédait un bœuf devait faire paître toutes les bêtes de la ville un seul jour, et celui qui n’en possédait pas devait les emmener paître deux jours ; celui qui traversait la rivière en passant par le pont devait payer un zouz, celui qui ne passait pas par le pont [et qui empruntait un autre chemin] devait payer deux zouz ; si un homme blessait son prochain, on disait à ce dernier : "Donne-lui son salaire, car il t’a offert une saignée" », et ainsi de suite. De nombreuses autres lois étaient pratiquées à Sodome à l’encontre de la justice la plus élémentaire.

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Dans la mesure où ces hommes corrompaient le Droit et la Justice – sur lesquels le monde se maintient –, leurs villes furent donc renversées de haut en bas, à l’image de leur comportement.Dans ce contexte, le verset suivant pose problème. Après le Déluge, le Saint béni soit-Il avait proclamé : « Je ne maudirai plus la terre à cause de l’homme et Je ne recommencerai pas à frapper tous les êtres comme Je l’ai fait » (Béréchit 8,21), déclaration qui s’inscrit dans le cadre d’une alliance que D.ieu contracta avec tous les êtres de la Création. Cette alliance, comme le laisse entendre Rachi, consista pour le Saint béni soit-Il à diminuer l’emprise de l’homme sur ce monde afin que désormais, ses actions ne soient plus susceptibles de conduire l’humanité à sa propre destruction. Depuis lors, les fautes des hommes n’impliquent pas nécessairement l’avènement d’un châtiment immédiat. Par conséquent, il convient de comprendre pourquoi, face à la perfidie des habitants de Sodome et Gomorrhe, D.ieu décida malgré tout de détruire intégralement « ces villes, toute la plaine, tous les habitants de ces villes et la végétation du sol. »

Le Talmud (Sanhédrin 109a) apporte une réponse à notre question : « Les habitants de Sodome ne s’enorgueillirent qu’à cause de la générosité dont les avait gratifiés le Saint béni soit-Il. Qu’est-il dit en effet à leur sujet ? "Une terre d’où sort le pain, ses entrailles sont bouleversées comme par le feu ; ses pierres sont des nids de saphir et là s’offre le regard de la poudre d’or…" (Job 28,5-6). Ces gens se dirent : "Dans la mesure où notre terre fait sortir le pain, des saphirs et de l’or, que nous valent les voyageurs ? Ils ne viennent chez nous que pour nous priver de nos richesses ; annulons donc la notion d’hospitalité dans nos contrées." » Ces hommes établirent alors des lois corrompues, ils nommèrent des juges fourbes qui feraient appliquer ces décrets et puniraient les contrevenants (comme en témoigne le récit de la jeune fille, cité dans ce même passage talmudique), dans le seul but de décourager tout voyageur de passer par leur région.

Par conséquent, dans la mesure où la décadence de ces hommes fut causée par la terre elle-même – qui leur ôta toute sensibilité –, la colère de D.ieu s’abattit sur eux autant que sur leur terre, et ce, de manière quasiment immédiate.Par ailleurs, il convient de noter également que les fautes des habitants de Sodome étaient nettement plus graves que celles de la génération du Déluge. A cette époque, bien que le vol et l’iniquité fussent alors pratique courante, aucune loi ne les avait officialisés, et il va sans dire qu’on ne punissait pas un homme qui pratiquait la charité. A Sodome en revanche, la corruption et la perversité avaient été établies légalement, et chacun devait s’y conformer. Tant et si bien que tout contrevenant était sévèrement sanctionné, et parfois même mis à mort. Ces lois impitoyables – bien qu’établies à l’origine pour protéger leurs ressources naturelles – exercèrent une profonde influence sur le comportement et la psychologie des habitants de Sodome. Parce qu’ils mirent en pratique cette sordide législation, la nature de ces hommes finit par devenir profondément cruelle, au point que l’entière population de la ville se sentit investie du devoir de faire appliquer la loi lorsque Loth la transgressa. Et bien que son attitude ne causait aucun préjudice à ses concitoyens, par respect pour leurs principes, « le peuple entier, jeunes et vieux, s’attroupèrent autour de la maison de Loth. »

Une profonde leçon se dégage de ces remarques : bien qu’un usage puisse paraître déplacé, voire même immoral aux yeux de celui qui l’institue – à l’instar des lois saugrenues de Sodome –, lorsqu’une telle règle est mise en application et qu’on l’exécute, l’habitude fait d’elle une seconde nature, au point que l’on en vient finalement à l’adopter comme une évidence. De surcroît, l’homme arrive ensuite à éprouver de l’hostilité pour qui ne s’y plie pas, comme ce fut le cas à Sodome, où la maison de Loth fut assiégée par la population entière de la ville, depuis les jeunes (pourtant naturellement enclins à n’avoir d’intérêt que pour leurs jeux) jusqu’aux vieux (dont les forces commencent à décliner). Tous se dressèrent comme un seul homme pour protester contre cette hospitalité qui, à leurs yeux, constituait une terrible violation de leurs lois.Par l’effet de l’habitude, une action manifestement mauvaise crée une seconde nature, pour qui le mal devient un bien ! Cet épisode nous invite donc à faire preuve à cet égard de la plus grande vigilance.

Cet extrait est issu du livre « Lekah Tov » publié par les éditions Jérusalem Publications, avec leur aimable autorisation. Tous droits réservés.